© Frédéric Garcia
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LOVELOVE

Lucas Genas

Un artiste qui percute

Affable, pétillant, décidé… Les qualificatifs ne manquent pas pour dépeindre la personnalité sémillante de Lucas Genas. Musicien accompli au sein de nombreux projets musicaux, professeur d’enseignement artistique au Conservatoire de musique d’Annemasse, il est également à l’initiative du « Week-end percussif » de l’agglomération annemassienne. You Must Think First est son premier CD. Rencontre avec un artiste qui déborde d’énergie.

Pourquoi avoir choisi de proposer une version physique de votre premier album à l’ère du numérique ?

Par pur plaisir de l’objet disque ! À titre personnel, j’achète encore beaucoup de disques, jamais de numérique. J’aime manipuler ces objets, avoir la possibilité de déplier des pochettes parfois très soignées, avoir un contact avec la matière. Il m’est aussi beaucoup plus agréable de lire un livret papier qu’un fichier numérique… Et je remarque que, bien qu’à l’ère du numérique, de nombreux musiciens et groupes optent pour un support physique : vinyle, livre disque, bande dessinée audio, etc. Je ne regrette pas ce choix car, depuis la sortie, il s’est vendu environ vingt fois plus d’exemplaires physiques que numériques.

À quel public s’adresse cet album ?

J’ai conscience que cet album est particulier : la musique contemporaine souffre encore de nombreux préjugés. Mais je pense que chacun peut trouver un intérêt à l’écoute de ce disque. Tout d’abord, le public des percussionnistes dits classiques qui cherchent sans cesse à obtenir des enregistrements des pièces du répertoire solo. Ensuite, le public plus habitué aux concerts de musique contemporaine qui suit de près le travail de compositeurs ayant contribué au renouvellement du langage à la fin du vingtième siècle ou participant aux recherches actuelles dans le domaine de l’écriture. Ce disque serait pour eux comme un écho aux expériences des concerts. Enfin, j’espère que cet enregistrement suscitera la curiosité d’un public non averti pour qui les percussions sont souvent une source d’émerveillement.
J’ai tenté de rendre cet objet ouvert et plaisant, justement en accordant un soin particulier au graphisme et en proposant des clés d’écoute, je fais référence aux textes à « propos des œuvres », rédigés par les compositeurs et d’autres personnalités musicales.

Comment avez-vous choisi les compositeurs dont vous interprétez les œuvres ?

Les compositeurs interprétés reflètent d’une façon ou d’une autre mon parcours musical des 10 dernières années. Certains d’entre eux sont des compositeurs emblématiques : Xenakis et Reich ont largement contribué au développement du langage musical au vingtième siècle et ont transcendé les possibilités des instruments à percussion. Les compositeurs Naón et Martin ont développé des langages singuliers et ont su utiliser la percussion comme un réel vecteur de leur pensée musicale : le vibraphone est largement valorisé dans leur écriture. Enfin, Jérôme Bertholon est un ami, avec qui je travaille depuis plusieurs années, dont j’apprécie énormément la musique : extrêmement fine et minutieuse, poétique, parfois humoristique… Enregistrer ses deux pièces est aussi une façon de faire connaître son travail.

On imagine que vous avez rencontré beaucoup de difficultés dans cette aventure. Lesquelles vous ont le plus marqué ? Si c’était à refaire, que feriez-vous différemment ?

Je ne qualifierai pas cela comme des difficultés… J’ai eu de nombreux questionnements dûs à une certaine ignorance. J’ai en effet découvert, au fur et à mesure que le projet avançait, les rouages de la création, production et diffusion d’un disque… Et ce n’est pas simple ! J’ai eu la chance d’avoir de nombreux soutiens et de précieux conseils à chaque étape. J’avais établi un plan et un calendrier, mais je n’avais pas pris pleinement conscience de la quantité de travail que cela représente ! Certains points ont été écartés, notamment la recherche d’un agent de communication, d’un diffuseur, d’un label, suite à quelques tentatives infructueuses. J’ai donc pris le parti de tout mener de bout en bout, jusqu’à la création du label, ce qui m’a laissé une liberté totale.
Aujourd’hui, si je devais reconduire ce type de projet, je tâcherai de trouver davantage de partenariats en amont, afin d’être plus fort dans la communication et la diffusion. Mais, parfois, les partenariats ne s’engagent que lorsque le projet est lancé : c’est le serpent qui se mord la queue !

Dans ce type d’aventure justement, l’artiste se dispute à l’entrepreneur. Est-ce un mélange des genres facile à gérer pour l’artiste que vous êtes ?

Le métier de musicien a beaucoup évolué, et je ne connais pas une personne gravitant dans ce milieu qui n’ait pas plusieurs casquettes. Chacun d’entre nous, danseur, comédien, musicien, etc. est confronté un jour ou l’autre à la production d’un spectacle, à des demandes de subventions, à l’emploi d’intermittents, etc. Ce sont des aspects qu’il est important de connaître et de maîtriser. Mais il est vrai qu’il est difficile de trouver un équilibre entre ces tâches administratives et garder du temps pour travailler son projet musical. Il a bien fallu, parallèlement aux dossiers, à l’établissement du budget, à la gestion du matériel, que je garde le contact avec mes instruments, que j’approfondisse le travail des pièces auprès des compositeurs, que je joue le programme à des collègues et amis…

Revenons à l’album. Pourquoi ce titre ?

You Must Think First est le titre éponyme de la pièce de Jérôme Bertholon pour percussion et électronique.
Le forme de cette pièce me plaît beaucoup : courte, minutieuse voire chirurgicale, extrêmement vivace, virtuose et humoristique. C’est une pièce qui est, à mon sens, une bonne porte d’entrée vers de nouvelles formes musicales. Les sons sont très bien travaillés, elle est étonnante, introduit au monde de l’électronique. C’est une pièce dans laquelle je perçois une très grande finesse d’organisation des sons, du temps, qui tient l’auditeur en éveil durant 2′30″…
Plus largement, le titre de cette pièce peut être lu de différentes façons : du point de vue de l’auditeur, penser qu’il faudrait réfléchir avant d’écouter de la musique contemporaine, que l’intellect primerait sur les sens, les émotions. Alors que l’on découvre aussi une musique étonnante, qui nous surprend, parfois drôle, parfois charnelle, qui fait appel aux sensations. Du point de vue du musicien, cette phrase sonne comme un impératif. Pour arriver au bout des partitions, il faut bel et bien réfléchir de longues heures aux choix des sons, à son installation, à l’équilibre avec la bande, etc. Personne ne pourrait déchiffrer cela !

Le premier morceau de l’album est sans doute le plus éloigné du concept de musique grand public. Pourquoi ouvrir l’album avec une oeuvre aussi complexe ?

À mon sens, ce n’est pas du tout la plus complexe ! Il ressort de cette oeuvre une réelle douceur poétique, elle m’apparaît comme une errance sonore, qui invite à l’introspection…
L’articulation des pièces dans le disque a longtemps été discutée. Il me semblait en effet important d’alterner les pièces de claviers, vibraphone, marimba, et les peaux, afin de varier les timbres. J’ai également tenté d’articuler de façon cohérente les énergies propres à chaque oeuvre. Chacun des compositeurs a développé un langage et une esthétique particulière et, par conséquent, chaque pièce reflète leur couleur. Certaines, comme celles de Xenakis et Martin, tendent à la saturation. D’autres invitent à la méditation comme celles de Naón et Reich. J’ai tenté de proposer un parcours sonore varié.

Comment vous y prenez-vous pour faire connaître cet album ? Avez-vous planifié une tournée de concerts ou de dédicaces ? Quel est l’accueil du public ?

Des concerts en solo sont programmés au début de l’été et à l’automne, c’est l’occasion de jouer des extraits du disque, mais également d’autres pièces… Aucune dédicace prévue à ce jour.
L’accueil du public est généralement bon lors des concerts, j’attache une grande importance à la médiation. Donner des clés d’écoute, des pistes de réflexion, cela me semble essentiel pour le public. Cela permet aux gens de découvrir de nouvelles sonorités et pratiques musicales et parfois même des instruments. Tout le monde n’a pas vu un marimba de près. Tout le monde n’imagine pas que l’on puisse créer quelque chose de cohérent en jouant sur un couvercle de casserole, une cloche de vache et un bloc de bois.

Cette expérience vous a-t-elle donné envie de produire un deuxième album ?

Cette expérience a été extrêmement enrichissante d’un point de vue musical : j’ai la sensation d’avoir transcendé ma façon de jouer les œuvres et d’avoir développé une écoute affinée de ma pratique instrumentale.
Aujourd’hui, j’ai plusieurs idées. Je ne sais pas si je les réaliserai. Mais j’aimerais poursuivre le travail en collaboration avec les compositeurs, en solo ou en musique de chambre. Je réfléchis également à quelque chose de plus personnel qui serait pour moi l’occasion de digérer toutes les musiques qui m’ont nourri, du classique au rock, en passant par l’électro, l’improvisation et, bien entendu, le jazz. J’ai surtout très envie de travailler de nouveau avec ma sœur, Mathilde, ingénieur du son et directrice artistique, qui possède une oreille extrêmement sensible !

Propos recueillis par Frédéric Criado

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Article présenté par

Auteur, éditeur et fondateur du magazine Autour de Genève.

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